Journée d’étude : « Grandir, vieillir : Figures de la vieillesse dans la littérature de jeunesse russe »

Jeudi 7 mai 2015

MSH de Clermont-Ferrand, Amphi 220

Journée d’étude organisée par le CELIS avec la participation de l’ILCEA (Université Stendhal - Grenoble 3)

« Quand tu seras grand… » Qui n’a pas entendu dans son enfance cette phrase pleine de sous-entendus ? Mais que signifie-t-elle, cette promesse aux nuances pourtant si inquiétantes pour un enfant ? En effet, le fait de grandir représente un futur fantasmé pour tout enfant, mais un futur teinté d’angoisse irrépressible, car grandir, c’est aussi vieillir. L’image de soi vieillissant terrifie l’enfant, l’intrigue, éveille sa curiosité, elle est au centre de son apprentissage de cette temporalité inéluctable qui est grandir-vieillir-mourir. La littérature de jeunesse est intrinsèquement liée à cette triple composante du temps, car elle s’adresse à un destinataire en constante mouvance. Le livre est le lieu de la première rencontre de l’enfant avec l’expérience ancestrale : il essaye d’abord d’accrocher le regard curieux du bébé, de se faire entendre à travers la voix rassurante des parents, d’aider l’enfant à lire ses premiers mots, pour lui permettre enfin d’entrouvrir la porte qui s’ouvre vers l’étendue infinie de l’imaginaire.

L’espace du « troisième âge » est intimement lié, dans l’imaginaire collectif, à celui de l’enfance. Ainsi les signes du vieillissement sont-ils assimilés au retour à la source : on dit des vieilles personnes qu’elles « retombent en enfance » lorsqu’on constate chez elles une perte de mémoire ou le déclin de capacités physiques. Les vieux et les vieilles accompagnent l’enfant sur son chemin de lecture à travers diverses représentations que la littérature met en place usant des attaches intimes, des fantasmes, des stratagèmes, des angoisses que l’auteur-adulte reconstitue à travers sa propre expérience d’enfant. La littérature de jeunesse, c’est l’adulte qui l’écrit, toute manifestation de son expérience portant cette empreinte du retour nostalgique au paradis perdu.

Quelles sont donc ces figures du vieillir que la littérature de jeunesse russe propose aux enfants ? Tout d’abord, on y retrouve des figures subliminales qui relèvent des représentations de la vieillesse propres à chaque société, des personnages à degré d’intimité le plus faible : des vieux et des vieilles que l’enfant-protagoniste rencontrera sur sa route sans qu’ils fassent partie de son cercle intime, de sa propre histoire personnelle. Ainsi l’auteur a-t-il la possibilité de parler aux enfants des phénomènes sociologiques, culturels, voire d’une certaine réalité économique et sociale. A quel âge devient-on vieux ? Quelle est la condition de la vieillesse à telle ou telle étape historique de la société russe, et quels rapports cette dernière entretient-elle avec ses aînés ? Comment est abordée la question de la vie professionnelle, de la retraite ou du travail, mais aussi celle de la question intergénérationnelle, de la famille (dans sa vision sociétale) et de ce qui en découle parfois : l’isolement, la solitude, la mort ?

Puis il y a la catégorie la plus affectionnée, la plus représentative de la vieillesse « littéraire », celle qui use du stratagème que l’enfant lui-même met en place afin d’exorciser son angoisse face au temps qui s’écoule : les figures de grands-parents. Largement sollicités et valorisés par la littérature de jeunesse, les personnages du grand-père et de la grand-mère se retrouvent au centre de l’univers affectif de l’enfant, aux côtés de ses parents. Néanmoins, si l’évolution du monde contemporain occidental fragilise la relation jadis très étroite « enfant-grands-parents », le modèle socio-économique russe ralentit passablement ce processus en Russie où le rôle grand-parental reste encore très important. Figures d’autorité, de confidence, de sagesse, les grands-parents ouvrent aux enfants « l’accès privilégié à la vieillesse », selon l’expression de Geneviève Arfeux-Vaucher [1]. Le « vieux » devient le synonyme de « sage », car les grands-parents détiennent les clés de la mémoire ancestrale et se voient octroyer la tâche de la transmission intergénérationnelle. Le grand-père ou la grand-mère « racontent » aux enfants les histoires du passé – imaginaires (contes, légendes, mythes) ou véridiques (histoires familiales, celles des guerres, mais aussi celle, unique, de l’enfant, que ce dernier s’appropriera plus tard), ils deviennent des narrateurs privilégiés de la littérature pour les enfants les plus jeunes.

Nous pouvons également nous interroger sur la façon de traiter le thème de la vieillesse dans la littérature de jeunesse actuelle, surtout au vu de la loi très contestée sur la protection des mineurs [2]. Certes, elle permet de préserver, au sein des textes littéraires, les fonctions perçues comme « constructives » attribuées aux personnages des grands-parents, mais qu’en est-il de phénomènes souvent compliqués à traiter, ceux qui relèvent d’une réalité toute autre : des angoisses de l’enfant face aux maladies, à la déchéance physique, à la perte de mémoire chez les vieilles personnes qui l’entourent (il s’agit là de la principale fonction grand-parentale !) et bien évidemment, à sa peur la plus profonde : celle de la mort perçue comme la perte d’un repère fondamental dans la vie de l’enfant ?

Enfin, nous nous interrogerons sur les représentations canoniques, voire archétypales de la vieillesse dans la littérature de jeunesse russe : Baba Yaga, figure matriarcale de la culture russe, Grand Père Gel, le cousin du Père Noël, Kochtcheï l’Immortel, cette curieuse représentation de la vieillesse éternelle. Mais nous nous pencherons également sur le modèle de fonctionnement de tous les « ded » et « babka » qui peuplent les contes populaires russes. Les figures de vieillesse, riches de représentations littéraires enfantines, seront donc abordées à partir des modèles, des schémas et des personnages-archétypes représentatifs de la littérature de jeunesse russophone.

Katia Goloubinova-Cennet

Programme

9h00-9h15 : Accueil des participants

9h15 – 9h30 : Ouverture de la journée d’études

9h30 – 9h55 : Svetlana Garziano (Université Jean Moulin Lyon 3 (CESAL) : « La représentation de la vieillesse et de la mort dans Les contes du peuple russe sous la rédaction de V. A. Gatcuk (1894-1895) » (« Старость и смерть в « Сказках русского народа » под редакцией В.А. Гатчука 1894-1895 »).

9h55-10h20 : Valentin Golovine (Institut de littérature russe de l’Académie des sciences de Russie (Centre de recherches sur la littérature de jeunesse)) : « Старик в детской поэзии XIX века. От резонера до балагура » (« Le vieillard dans la poésie pour enfants du XIXème siècle. Du raisonneur au gai luron »).

10h20 – 10h35 : Discussion

10h35 – 10h50 : Pause café

10h50 – 11h15 : Irina Arzamastseva (Université pédagogique d’Etat de Moscou) :« Страна-старуха и страна-подросток (детские журналы 20-30х годов) (« Pays-vieillard et pays-adolescent (les revues pour enfants des années 20-30 »).

11h15 – 11h40 : Katia Cennet (Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand II (CELIS)) : « Mythologème de la vieillesse dans l’univers de l’enfance d’Andreï Platonov (les récits pour enfants des années 1930-1940) », (« Мифологема старости в мире детства Андрея Платонова (на материале рассказов для детей 30-40х годов) »).

11h40-12h00 : Discussion

12h00 – 14h00 : Pause déjeuner

14h00 – 14h25 : Irina Gloutschenko (École des études culturelles de la Faculté des sciences humaines (Ecole Supérieure des sciences économiques de Moscou)) : « Бабушки без дедушек. Фигура бабушки в детской советской литературе 1950-60-х гг. » (« Grand-mères sans grands-pères. L’image de la grand-mère dans la littérature de jeunesse soviétique des années 1950-1960 »).

14h25 – 14h50 : Laure Thibonnier (Université Stendhal-Grenoble 3 (ILCEA)) : « Figures de la vieillesse dans Le coq d’or de Iouri Netchiporenko » (« Старость в « Золотом петушке » Юрия Нечипоренко »).

14h50 – 15h00 : Discussion

15h00 – 15h15 : Pause café

15h15 – 15h40 : Vitali Zusco (Edition de jeunesse Kompas-guide) : « Старая и новая старость. 21 век (на материале изданий для детей и юношества 2010-2015гг). » (« Vieillesse ancienne et nouvelle. 21ème siècle (les éditions pour enfants et adolescents 2010-2015) »).

15h40 – 16h00 : Discussion

16h00 – 16h15 : Clôture de la journée d’études

Responsable(s) Celis :  Ekaterina Goloubinova-Cennet

Équipe(s) de Recherche concernée(s) :  Écritures et interactions sociales

Date et lieu

  • le jeudi 7 mai 2015 - lieu : MSH de Clermont-Ferrand
[1] Dans son ouvrage La Vieillesse et la mort dans la littérature enfantine de 1880 nos jours, Paris, Editions Imago, 1994, Geneviève Arfeux-Vaucher parcourt les pages de nombreuses éditions de jeunesse afin d’établir le portrait socioculturel de la société française dans ses liens avec la psychologie de l’enfant, le contexte économique, politique et historique du pays

[2] Il s’agit ici de la Lois Fédérale N 436-ФЗ sur la protection des mineurs de l’information nocive, rentrée en vigueur le 01/09/2012, où nous pouvons notamment lire le passage sur la description de la mort ou de la maladie limitées au sein des textes littéraires ( !) à des « représentation ou descriptions courtes et non-naturalistes des maladies de l’homme (excepté des maladies graves (sic !) et (ou) leurs conséquences dans leur aspect qui ne porte pas atteinte à la dignité humaine ».