Le grotesque dans la fiction de Charles Dickens et des romanciers européens du XIXe siècle

Ce colloque international est organisé par l’équipe « Lumière et Romantismes » dans le cadre de son axe de recherches « Histoire des formes et des idées », et à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Charles Dickens.

Comité scientifique : Danielle Corrado (CELIS), Isabelle Hervouet-Farrar (CELIS), Dominique Peyrache-Leborgne (Textes, Langages, Imaginaires / Marges Modernités Antiquités, EA 1164, Université de Nantes), Fanny Platelle (CELIS), Paola Roman (CELIS), Max Véga-Ritter (CELIS).

Comité d’organisation : Isabelle Hervouet-Farrar, Max Véga-Ritter.

PRÉSENTATION

« Phénomène caractéristique du romantisme européen », pour reprendre les termes d’Yvonne B. Rollins (« Baudelaire et le grotesque »), le Grotesque correspond selon le Littré à tout ce « qui outre et contrefait la nature d’une manière bizarre ». Souvent perçu comme l’association du terrifiant et du comique, voire du ridicule, le grotesque se signale généralement dans la fiction européenne du XIXe siècle, romans, nouvelles ou contes, et plus particulièrement dans l’œuvre de Charles Dickens, par l’intrusion soudaine dans l’ordre et l’harmonie d’une situation, d’une famille, d’un groupe ou encore d’un esprit, d’un pôle antagoniste qui semble prendre un malin plaisir à détruire toute certitude, un peu à la manière du fantastique. Le grotesque participe alors à la construction d’un univers où il est malaisé de distinguer l’onirique du réel, un univers de contradictions et d’ambiguïté dont la révélation est tout particulièrement déstabilisante.

Comme le disait déjà Baudelaire dans L’Essence du rire, le grotesque est création artistique « mêlée d’une certaine faculté imitatrice d’éléments préexistants dans la nature ». Pour qu’émerge le grotesque, cette fusion incongrue d’éléments qui ne devraient pas coexister doit donc faire intervenir le quotidien, sous la forme d’éléments réalistes, pour l’allier à l’inattendu. Geoffrey Harpham (« The Grotesque, First Principles ») explique que le spectateur ou le lecteur doit être « [un croyant] dont la foi a été profondément ébranlée mais non pas détruite », et William Kayser (The Grotesque in Art and Literature) que « notre monde cesse d’être sûr, et nous sentons qu’il nous serait impossible de vivre dans cet univers déformé. Avec le grotesque, c’est la vie et non point la mort qui devient effrayante ». On comprend pourquoi le grotesque devient le mode de représentation privilégié d’auteurs du XIXe siècle convaincus qu’avec l’avènement de la société industrielle et les bouleversements importants qu’elle entraîne, « ‘la vraie vie’ est plus grotesque et fantastique que ne saurait l’être un pur produit de l’imagination artistique », selon les termes de Michael Hollington (Dickens and the Grotesque). La distorsion caractéristique du grotesque semble alors devenir une composante quasi incontournable d’une authentique représentation de la réalité.

Dans le cadre de cette réflexion sur les modalités du grotesque dans la fiction européenne du XIXe siècle, notamment celle de Dickens, on pourra par exemple :

- revenir sur la multitude de formes que prend l’expression du grotesque : association violente (voire fusion) du monstrueux et du naturel, du mécanique et de l’humain, du terrifiant et du comique, du passé et du présent, du féminin et du masculin à l’intérieur d’un seul et même être ou d’une constellation de personnages, de la folie et de la raison, ou encore, en termes freudiens, du surmoi et du ça, de la pulsion de vie et de la pulsion de mort ; le grotesque comme expression d’une ironie féroce, d’une passion insatiable pour la vie ou de la compassion pour les errances et outrances de la vie à travers l’humour, etc. ;

- considérer les modes de représentation du grotesque, les figures et techniques narratives privilégiées, comme par exemple l’ironie, la métaphore, la synecdoque, ou le point de vue de l’enfant, particulièrement propice, semble-t-il, à l’expression du grotesque ;

- interroger les liens du grotesque avec le fantastique, pour aborder plus largement la question générique : de quel(s) genre(s) ou de quelles catégories esthétiques le grotesque tel que le conçoivent Dickens et d’autres romanciers du XIXe siècle se nourrit-il : comique, tragique, macabre, fantastique, autres ?

- envisager la question de la réception de cette fusion de principes antagonistes. Quelles réponses provoque-t-elle chez le lecteur : rire, étonnement, répulsion, horreur, compassion voire amour, sentiment d’inquiétante étrangeté, ou peut-être, là encore, alliance de sentiments contradictoires, comme le rire et la peur ?

- tenter de saisir la finalité même du grotesque dans les œuvres abordées. S’agit-il d’un mécanisme de défense, où le comique permet de lutter contre la peur à laquelle il se voit brutalement associé ? S’agit-il de la trace irréductible d’un conflit non résolu ? Peut-on y voir au contraire, comme le fait John Kucich (« Repression and Representation : Dickens’s General Economy ») à propos de la violence et de la répression, « une stratégie cohérente de représentation » ? Le grotesque victorien ou européen participe-t-il d’une construction du monstrueux, comme l’analyse Michel Foucault, ou également de sa subversion et d’un dialogue avec la folie ? Se met-il au service d’une interrogation sociale et politique qui travaille le XIXe siècle britannique et plus largement européen ?

PROGRAMME

Jeudi 15 novembre

- 9h00 : Accueil des participants et ouverture du colloque par Madame le Doyen de l’UFR Lettres, Langues et Sciences Humaines.

I – INFLUENCES ET EVOLUTIONS

Modérateur : Max VEGA-RITTER

- 9h30 : Anne ROUHETTE (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand), Un exemple de grotesque de Smollett à Dickens : Roderick (Random), Barnaby (Rudge) et le corbeau.
- 10h00 : Sylvie Jeanneret (Universitéde Fribourg), Spectacle du grotesque : le « drame du corps » dans Notre-Dame de Paris et dans l’Homme qui rit de Victor Hugo.

Pause

- 11h00 : Gilbert PHAM-THANH (Université Paris 13), Zuleika Dobson de Max Beerbohm : grotesque d’un petit texte.
- 11h30 : Florence BIGO-RENAULT (Université Paris-Diderot), Charles Dickens’s Grotesques on TV : A Come-back.

Déjeuner

II – FORMES ET FIGURATIONS

Modératrice : Jacqueline FROMONOT

- 14h30 : Dominique PEYRACHE-LEBORGNE (Université de Nantes), L’Histoire du roi de Bohême et Oliver Twist sous le patronage de Cruikshank : La dynamique du texte et de l’image au centre du dispositif grotesque dans le roman des années 1830.
- 15h00 : Isabelle VILA-CABANES (Friedrich-Schiller-Universität, Jena), The Flaneur and the Grotesque Figures of the Metropolis in the Works of Charles Dickens and Charles Baudelaire.

Pause

Modérateur : Gilbert PHAM-THANH

- 16h00 : Isabelle HERVOUET-FARRAR (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand), « Primitive elements in a modern context » : le grotesque dans Edwin Drood.
- 16h30 : Armand GOULIPIAN (Université d’Auvergne, Clermont-Ferrand), From « Humbug ! » to Love : Some Aspects of the Grotesque in Dickens’s Novels.

Vendredi 16 novembre

III – GROTESQUE : CONTEXTE ET SOCIETE

Modérateur : Michael HOLLINGTON

- 9h00 : Victor SAGE (University of East Anglia), Dickens’s Our Mutual Friend : Victorian Anatomy, Articulation, and the Grotesque Body.
- 9h30 : Jacqueline FROMONOT (Université Paris 8), Punch, ou le canard déchaîné : figures du grotesque dans The Snobs of England / The Book of Snobs, de W.M. Thackeray.
- 10h00 : Delphine CADWALLADER-BOURON (CPGE, Académie de Créteil), The Grotesque and Darwin’s Theory in Charles Dickens’s Great Expectations and Wilkie Collins’s No Name.

Pause

Modératrice : Dominique PEYRACHE-LEBORGNE

- 11h00 : Max VEGA-RITTER (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand), La construction de monstres d’en-haut et d’en-bas dans les romans de Charles Dickens, conflits et mascarades, de The Old Curiosity Shop à A Tale of Two Cities.
- 11h30 : Marianne CAMUS (Université de Bourgogne), Des problèmes de l’association du grotesque et du féminin chez Dickens.

Déjeuner

IV – POETIQUE DU GROTESQUE ET QUESTIONNEMENT DES GENRES

Modératrice : Marianne CAMUS

- 14h15 : Michael HOLLINGTON (University of New South Wales – Toulouse-Le Mirail), Of Giants And Grotesques : The Dickensian Grotesque and the Return from Italy
- 14h45 : Bérengère CHAUMONT (Université de Nantes), Du réalisme absolu au grotesque nocturne dans Les Nuits d’octobre de Gérard de Nerval.

Pause

Modératrice : Dominique PEYRACHE-LEBORGNE

- 15h45 : Sylvie JEANNERET (Université de Fribourg), Spectacles du grotesque : le ‘drame du corps’ dans Notre-Dame de Paris et dans L’Homme qui rit de Victor Hugo.
- 16h15 : Florence CLERC (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand), L’outrance grotesque dans l’univers romanesque de Charles Dickens et Nicolas Gogol à l’aune du « réalisme fantastique » et de la tradition carnavalesque européenne.

Clôture du colloque

Responsable(s) Celis :  Isabelle Hervouet / Max Véga-Ritter

Équipe(s) de Recherche concernée(s) :  Lumières et romantismes

Date et lieu

  • du jeudi 15 novembre 2012 au vendredi 16 novembre 2012 - lieu : MSH