Entre gloire et désastre : les figures mythiques du savoir chez les tragiques grecs et leur postérité

Journées d’études organisées par Hélène Vial les jeudi 4 et vendredi 5 avril 2013 à la Maison des Sciences de l’Homme de Clermont-Ferrand

Ces journées constituent le volet 2a du projet « Mythologies des savoirs : de l’ivresse aux dangers » que nous développons au sein de l’axe transversal « Les enjeux des savoirs. Héritage, transmission, pouvoirs », coordonné par Philippe Mesnard au sein du CELIS (Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopoétique, EA 4280). La présentation générale et le calendrier prévisionnel de ce projet peuvent être consultés à l’adresse suivante : Les enjeux des savoirs : héritage, transmission, pouvoirs

La tragédie est par nature un lieu privilégié de mise en œuvre des conflits intérieurs et extérieurs suscités par le savoir : les personnages d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide sont confrontés de manière récurrente à l’ambivalence de leur propre savoir, susceptible d’apporter à son détenteur, mais aussi aux siens, à la cité, à l’humanité voire à l’univers entier la prospérité, la puissance, la renommée, mais aussi la destruction, le malheur, l’opprobre. L’usage du savoir par celui qui le possède est évidemment en jeu, quand cet usage est détourné, voire perverti (ainsi Médée transforme-t-elle sa maîtrise de la magie en instrument de vengeance) ou quand, paradoxalement, aucun usage n’est fait d’une connaissance dont la révélation suscite incrédulité et agressivité (nous pensons ici à Cassandre). Mais, très souvent, c’est aussi le fait même de savoir qui est en soi dangereux, soit qu’accède à la connaissance quelqu’un qui, pour telle ou telle raison, ne devrait pas y accéder (« Malheureux ! Puisses-tu ne jamais apprendre qui tu es ! », dit Jocaste à Œdipe dans l’Œdipe-roi de Sophocle ; trad. de V.-H. Debidour, Paris, Le Livre de Poche, « La Pochothèque », 1999), soit que cette connaissance passe quantitativement, si l’on peut dire, les bornes de ce que les dieux jugent acceptable (c’est le cas de la « trop savante » Cassandre, mais aussi de Prométhée).

Nous nous proposons d’étudier ici, dans ses formes et ses effets, la spécificité de l’écriture tragique dans l’articulation entre savoir et danger. Cette réflexion, si elle s’enracine dans la tragédie grecque, est aussi ouverte à tous les remodelages littéraires, théâtraux ou non, qu’elle a connus de l’Antiquité — pensons, bien sûr, à Sénèque — à nos jours et qui ont infléchi, métamorphosé, décalé voire inversé les configurations symboliques et narratives héritées du Ve siècle avant J.-C.

Le programme de l’agrégation de lettres classiques 2013 et 2014 comportant à la fois l’Œdipe à Colone de Sophocle et l’Œdipe de Sénèque, nous nous pencherons tout particulièrement sur ce personnage, incarnation superlative des ravages du savoir puisqu’en lui l’aveuglement — au sens figuré — va de pair avec l’acharnement à aller jusqu’au bout d’une enquête dont le résultat le fera passer de la gloire au désastre, ce qu’il pressent avec angoisse quand il dit : « Je frémis d’horreur, craignant de voir où vont pencher nos destins, mon cœur tremblant chancelle sous un double choc : quand joie et douleur se trouvent mêlées dans une confusion ambiguë, l’âme incertaine, malgré son désir, craint de savoir. » (traduction de F.-R. Chaumartin, Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 2011 [1999]) Nous observerons ce qui, dans le rapport au savoir, change entre l’Œdipe grec et l’Œdipe romain, sans oublier les autres personnages ni le rôle du Chœur qui, chez Sénèque, dit l’impossibilité désespérante de trouver dans l’univers la moindre certitude.

Mais d’autres grandes figures tragiques des périls de la connaissance seront abordées : Cassandre, la prophétesse au savoir méprisé (également sujet, sous un autre angle, du volume « Cassandre, figure mythique du témoignage et de la transmission mémorielle » coordonné par Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard) ; Prométhée qui, dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, oppose devant le Chœur l’immensité des connaissances qu’il a apportées à l’humanité et les tourments dont il est incapable de se libérer ; Médée, dont la science, mise au service de la rage vengeresse, est porteuse de supplice et de mort ; Philoctète, condamné à la souffrance physique en même temps qu’à la torture de l’abandon pour avoir partiellement révélé ce qu’il sait ; etc. Le Chœur pourra, lui aussi, être pris comme objet d’étude, lui qui chante souvent la grandeur et la beauté du savoir et, tout aussi souvent, la terreur qu’il inspire : « j’ai mille désirs de t’interroger, désirs de savoir, désirs de sonder… mais c’est un tel frisson qui me glace à ta vue… » dit-il à Œdipe dans l’Œdipe-roi de Sophocle.

Les communications seront mises en ligne très rapidement afin que les candidats à l’agrégation puissent en bénéficier ; une publication papier aura lieu par la suite.

Programme

JEUDI 4 avril 2013

14h : Ouverture des journées

PREMIÈRE PARTIE :

Dangers du savoir et écriture tragique sous le regard de l’historien, du philosophe et du poète

- 14H15 Luca Ruaro (Université de Padoue), « I limiti “tragici” della condizione umana nelle Storie di Erodoto »
- 14H45 Anne de Cremoux (Université Charles-de-Gaulle Lille 3), « Connaissance, action et tragique chez Aristote : le chapitre 14 de la Poétique »
- 15H15 Hélène Vial (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand), « Savoir métamorphosé, savoir métamorphosant : le devenir des personnages tragiques dans les Métamorphoses d’Ovide »

- Pause

DEUXIÈME PARTIE :

Trois personnages tragiques en proie aux périls du savoir

- 16H15 Anne-Marie Favreau-Linder (Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand), « Palamède, martyr de la sophia »
- 16H45 Christine Kossaifi (CELIS, Clermont-Ferrand), « Quand le savoir fait basculer la psyché. À propos de l’Hécube d’Euripide »
- 17H15 Sandra Pereira Vinagre (Université de Lisbonne), « Cassandra, between knowledge and suffering »
- 17H45 Sandy Chotin (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), « “Portrait de Cassandre en fileuse” : la fonction oraculaire dans Un prêtre marié de Barbey d’Aurevilly »

VENDREDI 5 avril 2013

TROISIÈME PARTIE :

Autour d’Œdipe

1.Œdipe chez les tragiques grecs
- 9H00 Sarah Lagrou (Charles-de-Gaulle Lille 3), « Le parricide dans le mythe d’Œdipe : enjeux de la connaissance dans la présentation des faits »
- 9H30 Lucie Thévenet (Université de Nantes), « L’Œdipe à Colone de Sophocle : une mise en scène de l’identité d’Œdipe comme savoir dangereux »

2. L’Œdipe de Sénèque
- 10H00 Eleonora Tola (CONICET), « Images tragiques du savoir dangereux dans l’Œdipe de Sénèque »
- 10H30 « Savoir ovidien du poète, savoir tragique des personnages : l’exemple de l’Œdipe de Sénèque » (lectures et hypothèses proposées par Hélène Vial)

- Pause

3.Œdipe et ses (vrais ou faux) doubles en mythologie
- 11H30 Rocco Marseglia (EHESS), « Penthée et Œdipe entre écoute et vision »
- 12H00 Guillaume Issartel (Université Stendhal-Grenoble 3), « Héros mutilé, héros savant »

12h30 Clôture des journées

Helene VIAL

Responsable(s) Celis :  Hélène Vial

Équipe(s) de Recherche concernée(s) :  Programmes transversaux

Programme(s) concerné(s) :  LES ENJEUX DES SAVOIRS : HÉRITAGE, TRANSMISSION, POUVOIRS

Date et lieu

  • du jeudi 4 avril 2013 au vendredi 5 avril 2013 - lieu : MSH de Clermont-Ferrand