Colloque international : La science en fiction

Maison des Sciences de l’Homme

Clermont-Ferrand

15-16 mai 2014

Argument scientifique

Depuis l’Antiquité, science et fiction composent un couple étrange. Il n’est qu’à interroger Aristote ou Platon pour voir que l’implantation comme le développement de la cité idéale – et donc nécessairement fictive – se fonde sur une démarche scientifique qui associe la médecine, l’écologie, les mathématiques, l’architecture et… l’art de la guerre. Selon une procédure inverse, il advient fréquemment qu’à la même époque la science se nourrisse de fiction. Ainsi Hérodote, le père de l’Histoire moderne, ne se fait pas défaut de collectionner les merveilles lorsqu’il évoque par exemple, les « Arimaspes qui n’ont qu’un œil » ou encore « Les Gryphons qui gardent l’or ». On pourrait penser qu’il s’agit là de pratiques anciennes que l’époque moderne a rapidement abolies. Il se trouve qu’il n’en est rien. Premier historien, géographe et sociologue des pays nordiques, Olaf Stor fait imprimer à Venise en 1539 une Carte des terres septentrionales et de ses merveilles, où l’on voit se presser des monstres de toute espèce. On y découvre également au large d’Helgala un certain Maelström qui fera rêver Poe trois siècles plus tard. En plein âge classique, le très sérieux astronome Kepler, dans un Songe resté célèbre (Somnium, circa 1630), met en scène un fils de sorcière parti explorer la lune grâce à des démons. Dans un genre fort différent, Sylvain Bailly, qui fit ériger un observatoire astronomique sur le toit du Louvre, se retourne vers les mythes pour en déduire, à partir d’observations prétendument scientifiques, la diffusion de la civilisation et ses « lumières » : il s’agit alors de démontrer comment le progrès humain a opéré une lente migration à partir de ce berceau que furent les terres nordiques (Histoire de l’astronomie ancienne, 1775). Si, de par l’attention que leur accordèrent les nazis, de telles thèses n’étaient pas inquiétantes, elles prêteraient à sourire presque autant que les divagations burlesques d’un professeur Tournesol. Car plus près de nous, cette fascination n’a rien perdu de son attrait. Outre le succès que connaît la science-fiction auprès d’un large public, on ne peut que noter l’attrait qu’exercent sur beaucoup, ne serait-ce qu’à travers les séries télévisées, les personnages de médecins (Urgences, Dr House), ou les investigations d’une police dite « scientifique » (R.I.S., Les Experts). Et que dire de ces chefs-d’œuvre cinématographiques qui, entre histoire et fiction, mettent en scène des mathématiciens en tout genre (M. Martone, Morte di un matematico napoletano, 1992 ; Ron Howard, A Beautiful Mind, 2001) ? Voilà bien autant d’exemples qui démontrent que le discours scientifique ou prétendu tel, entendu comme explication « rationnelle » du monde, loin de trancher clairement sur la parole mythique, parvient par mille biais différents à s’immiscer dans le monde des lettres. On l’aura compris, le colloque ne s’en tiendra pas aux seules œuvres relevant de la science-fiction. Il s’agira également d’explorer les formes les plus diverses de rencontres entre science et fiction, et cela à partir de corpus précis qui peuvent aussi bien faire appel à l’Antiquité qu’à l’ultra-contemporain, en passant par l’âge classique ou les Lumières. Par exemple :

•Quelles sciences pour quelles fictions ? Les sciences « dures » ne sont pas les seules à être impliquées dans la fiction ; inversement les formes romanesques (ou cinématographiques) ne sont pas les seules à entretenir d’étroits rapports avec la science. C’est par exemple au théâtre, dans la célèbre R.U.R. de Karel Čapek (1920) qu’apparaissent les premiers robots. Quant à la poésie scientifique, elle n’a pas connu ses seules heures de gloire durant l’Antiquité. Mais sommes-nous là encore dans le domaine de la fiction ? Peut-on dès lors dresser une poétique de la fiction à argument scientifique ?

•Quel portrait les écrivains dressent-ils des savants – de certains savants ? De Purgon à Bardamu, les médecins empruntent ainsi de nombreux visages. Mais il en va de même pour l’astronome, le mathématicien ou le physicien. Quel est donc le personnel scientifique de la fiction ? Comment évolue-t-il ? Quelles sont les grandes figures de son panthéon ? Comment celles-ci s’inscrivent-elles dans le tissu social ? Quel rapport entretiennent-elles avec l’argent, avec la vérité, etc. ?

•Quels sont les objets de la science ? Tous les savants sont-ils comme le Bouvancourt de Maurice Renard, toujours prêts à s’entourer d’un décorum singulier et particulièrement théâtral ? Quelles dimensions symboliques recouvrent ces différents éléments : livres, éprouvettes, machineries singulières, laboratoires lumineux et stérilisés ou ténébreux antres de savants ?

•D’un autre point de vue, on pourra se demander par quels biais la science pénètre la fiction. Car les personnages, les thèmes ou motifs ne sont pas ici les seuls éléments à mettre en avant. On pourrait évoquer également la force modélisante de certains discours, voire l’organisation mathématique de la dispositio littéraire (comme dans Le città invisibili de Calvino, 1972).

•Dans cette optique, bien d’autres questions demeurent. Comment la science permet-elle de dramatiser efficacement la fiction en mettant en scène de façon particulière les oppositions traditionnelles entre l’humanité et l’animalité (D. Keyes, Flowers for Algernon, 1966), l’intelligence et la folie (A Beautiful Mind), la science et le vice (R.-L. Stevenson, The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, 1886).

Comité scientifique : Anna Soncini-Fratta (Bologne), Barbara Sosien (Cracovie), Corin Braga (Cluj-Napoca), Gaëlle Loisel et Éric Lysøe (Clermont-Ferrand)

Programme provisoire

15 mai 2014

- 9h Ouverture du colloque
- 9h15 Introduction scientifique : Éric Lysøe et Gaëlle Loisel
- 9h30 Conférence introductive : Jean-Marc LEVY-LEBLOND (Nice), « Science = Fiction »

Pause

10h15–12h15

L’émergence de la science moderne

Président : Jean-Marc Lévy-Leblond

- Roger BOZZETTO (Aix-Marseille), « Science et littérature : un mariage heureux »
- Guilhem ARMAND (Université de La Réunion), « La science moderne et la fiction : questions d’épistémologie et de poétique »
- Arianne Nicole MARGOLIN (Université du Colorado), « Le choc des images : expérience de pensée et observation scientifique dans le récit scientifique classique »
- Nicolas CORREARD (Université de Nantes), « Semences théoriques et monstres de fiction : le « roman » de la génération au XVIIIe siècle »

Pause déjeuner

13h30 –15h30

La science au XIXe siècle, entre rationalité et magie

Présidente : Anna Soncini

- Émilie PEZARD (Université Paris IV-Sorbonne), « Les ambiguïtés de la science : la figure du magnétiseur à l’époque romantique »
- Barbara SOSIEN (Université Jagellonne, Cracovie), « La force (auto)destructrice de la science : le romantisme ou la renaissance ? (Alphonse Esquiros, Le Magicien, 1837) »
- Élisabeth PLAS (Paris Sorbonne Nouvelle), « Métaphores et métamorphoses de la femme-panthère : inversion d’un lieu commun et invention d’une exemplarité paradoxale »
- Hermeline PERNOUD (Université Paris Sorbonne Nouvelle), « Machines, appareils et inventions dans La Dernière fée de Pierre Veber (1908) »

Pause

15h45 Discours de la science, discours de la fi ction

Président : Roger Bozzetto

- Maura FELICE (Université de Bologne), « Geber, Lulle et Paracelse dans les dialogues alchimiques du XVIe siècle »
- Éric TRIQUET, Catherine BRIGUIERE, Philippe JAUSSAUD (Université Claude Bernard, Lyon I), « Les voyageurs naturalistes. De la biographie au récit de fiction »
- Corin BRAGA (Cluj-Napoca), « Mondes fi ctionnels : Utopie, Science Fiction, Fantasy »

Pause

17h30 Des fleurs pour Algernon (95 minutes)

Film français de David Delrieux (2007) d’après Flowers for Algernon de Daniel Keyes avec Julien Boisselier, Hélène de Fougerolles, Marianne Basler, Frédéric Van Den Driessche, Olivier Perrier.

16 mai 2014

9h La médecine en question

Présidente : B. Sosien

- Karen REMONT (Université Blaise Pascal) : « Fantastique et médecine antique : un lien insolite ? »
- Isabelle PERCEBOIS (Université Paris IV-Sorbonne), « Sous la lampe rouge d’Arthur Conan Doyle : la médecine en fiction »
- Anaëlle TOUBOUL (Paris III – Sorbonne nouvelle), « Le psychiatre et son patient dans le roman de folie au XXe siècle : portraits croisés et transferts de savoirs »

Pause

10h45 Le corps et ses représentations au miroir des discours scientifiques

Président : Jean-Pierre Dubost

- Agnieszka KOCIK (Cracovie), « Le manuel de la « chirurgie à rebours » du docteur Hardquanonne. Pour une reconstruction scientifique de masca ridens (L’Homme qui rit) »
- Valérie ETTER (Strasbourg), « La science : outil dramatique de fiction artistique »
- Cécile SORIN (Paris VIII), « Entre biologie et poésie : le bien étrange sacre de La Venus Noire »

Pause déjeuner

13h30 Science, poétique, esthétique (I)

Président : Guilhem Armand

- Vanessa BESAND (U. de Bourgogne), « Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon : une écriture de l’entropie »
- Anouck LINCK (Caen), « Une lecture « quantique » est-elle pensable ? Le récit fantastique du XIXe siècle sous l’éclairage du principe de complémentarité de Bohr »
- Sandrine LASCAUX (Le Havre), « Juan Benet (1967-1993), le chemin de l’impensé »

Pause

15h15 Science , poétique, esthétique (II)

Président :Corin Braga

- Augustin VOEGELE (Université de Haute-Alsace), « La fiction entre science, création et imposture chez Jules Romains »
- Hélène BARTHELMEBS (Université de Montpellier), « Unus ego et multi in me. Indissociabilité des sciences chez Marguerite Yourcenar »
- Johann RINGUEDE (Université Paris-Est), « “Et, cherchant du passé les chemins inconnus”, Le mythe étiologique dans la poésie positiviste »
- Jean-Pierre DUBOST (Université Blaise Pascal), « Vider le monde de sa fiction par le poème : Poésie objectale et savoir poétique chez Francis Ponge. »

17h15 Conclusions

Responsable(s) Celis :  Éric Lysøe

Équipe(s) de Recherche concernée(s) :  Écritures et interactions sociales

Programme(s) concerné(s) :  Dynamique des genres littéraires

Date et lieu

  • du jeudi 15 mai 2014 au vendredi 16 mai 2014 - lieu : MSH Clermont-Ferrand, Amphie 219